Épisode 11 – Une approche stratégique multidimensionnelle de la transformation collective

Dans cet épisode, nous mentionnons différents types de résistance au changement et introduisons le besoin d’une méthode partagée de transformation collective. Nous évoquons ensuite le kaléidoscope d’actions qu’il est nécessaire d’entreprendre simultanément afin de préparer les sociétés à l’ère post-combustibles-fossiles-abondants-et-bon-marché dont l’avènement approche. Nous parlerons des vertus de l’expérimentation, d’intelligence collective et d’entraide, de stratégies d’influence culturelle, du rôle de l’entreprise du XXIe siècle, de coordination et de changements de postures.

Acquis :

  • Appréhender l’atout décisif que représente l’expérimentation
  • Apprendre à concilier les stratégies réformistes qui consistent à faire évoluer le système (de l’intérieur et depuis l’extérieur) ET les stratégies novatrices et créatives qui consistent à poser les bases d’un autre système en parallèle du système existant
  • Ressentir l’importance de la mise en récits inspirante des dynamiques de transformation territoriales (faire et faire savoir)
  • Comprendre que face à l’émergence d’un nouveau paradigme (donc de nouvelles contraintes, obligations, limites, mutations, opportunités…), il faut se réinventer et non faire l’inverse, à savoir tenter d’intégrer les changements à ce qu’on fait déjà sans le repenser fondamentalement
  • S’ouvrir à l’idée de hacker le système en mobilisant ses ressources au service de nouvelles finalités
  • Changer de posture : se structurer en réseaux d’agents d’un grand changement de nature avant tout culturelle

Méditaction :

Et vous, comment pourriez-vous embrasser votre rôle d’agent d’un sursaut culturel, en tant qu’individu, citoyen, entreprise ou organisation ? 

Références de l'épisode


[4 minutes et 40 secondes]

Précision à propos de l’auto-organisation (voir ici l’article Wikipédia sur le sujet) : les systèmes complexes sont prédisposés à développer par eux-mêmes des propriétés émergentes, à se structurer autour d’attracteurs (c’est-à-dire à agencer leurs éléments et processus par rapport à certains points névralgiques du système, ou bien à tendre vers un état ou un ensemble d’états spécifiques) et à évoluer dans un sens qui n’est pas nécessairement celui qu’on voudrait les voir prendre une fois mis en branle ou qu’il faudrait qu’ils prennent pour telle ou telle raison. À partir du moment où les principes organisateurs sont établis et où les mécanismes sont enclenchés, il n’est pas simple d’infléchir significativement le comportement d’un système : cela requiert en général de redéfinir de façon déterminée, globale et cohérente les principes d’interaction au sein du système, ses règles fondamentales, son architecture profonde et d’agir sur ses valeurs, sa culture, ses finalités. Ainsi donc, le système n’est pas statique, il évolue… mais il le fait suivant une dynamique qui lui est intrinsèque et tend à résister à toute influence visant à le faire dévier de sa trajectoire au-delà d’une variabilité « naturelle ». C’est cela que j’appelle, en l’occurrence, la « résistance au changement » par l’auto-organisation. Ce n’est pas que le système ne change pas, mais qu’il est difficile de changer la façon de changer qu’il a organiquement adoptée.

[21 minutes et 06 secondes]

La comptabilité, cela ne vous intéresse peut-être pas. Peut-être vous dites-vous que l’enjeu est secondaire, que c’est une question technique assez rébarbative réservée à des agents comptables, à des experts-comptables, des commissaires aux comptes, des auditeurs, des DAF, des trésoriers, des gestionnaires. Mais l’élaboration des normes comptables en vigueur est une activité bien spécifique aux implications majeures : les normes comptables définissent ce qui est compté et comment c’est compté au sein des organisations, entre autres choses elles déterminent la base sur laquelle la profitabilité des entreprises est évaluée, les critères sur lesquels se jauge le succès ou l’échec d’un modèle économique. Ainsi donc, les règles comptables en usage jouent grandement sur la conception générale d’une entreprise et les modèles de gestion appliqués ; c’est même la façon dont est pensée et pilotée l’économie dans son ensemble qui en découle. En fait, les logiques décisionnelles qui président à la gouvernance des sociétés tout entières procèdent en grande partie des conventions et prescriptions comptables instituées à une époque donnée. Le sujet est donc de la plus haute importance – et ce, qu’on ressente ou non une affinité pour la comptabilité.

Plusieurs approches comptables alternatives ont été développées, que je vous invite à découvrir… et à introduire dans votre entreprise. Notamment :

  • E P&L (Environmental Profit and Loss) : voir ici
  • le cadre CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology) : voir ici
  • l’Impact-Weighted Accounting Method de Harvard : voir ici
  • le modèle LIFTS (Limits and Foundations Towards Sustainability) : voir ici

Ces méthodes, et quelques autres (SeMA, Comptabilité Universelle, Thésaurus Triple Empreinte – voir notamment ce rapport coécrit par ORÉE, le C3D et l’Observatoire de la RSE) constituent des leviers puissants pour faire évoluer les modèles économiques des organisations. Écouter par exemple le podcast d’Hélène Le Téno sur le sujet.

En matière de comptabilité, des efforts sont produits par les autorités, en Europe principalement, conduisant à l’évolution des réglementations, des normes et des pratiques au sein des grandes entreprises. Notamment, la directive sur le reporting CSRD, avec l’adoption de normes dites « ESRS » (European Sustainability Reporting Standards – voir ici) constitue une avancée non anecdotique bienvenue. Pour autant, l’analyse de double matérialité (voir ici) reste intégrée au cadre de pensée conventionnel du développement durable et ne change pas foncièrement le système existant.

Les approches de la comptabilité en triple capital vont plus loin. Plus ou moins transformatives selon les méthodes proposées, elles partent d’un réel bon sens – l’économie ne peut survivre sans une nature et des hommes en bonne santé – et constituent un cadre conceptuel qui présente un réel potentiel de renouvellement des modèles économiques. Un tel outil, central dans la gestion et le pilotage des organisations, pourrait permettre de limiter significativement la casse… s’il était largement appliqué.

Mais cette application à large échelle, qui aurait possiblement une portée planétaire, risque de rester hors d’atteinte si le Bureau international des normes comptables (IASB) – l’organisme qui établit les normes comptables IAS/IFRS qui sont de loin les plus utilisées dans le monde, normes même obligatoires dans nombre de pays (voir ici) – ne réoriente pas de façon déterminée sa politique en matière d’élaboration des standards. En 2001, l’Union européenne a fondé l’EFRAG (ou Groupe consultatif européen sur l'information financière) dans le but d’exercer une influence sur l’IASB (voir ici) : cela a débouché en 2020 sur une avancée en matière de reporting extra-financier des grandes entreprises et, à partir de 2026, des PME cotées en bourse également. Cette obligation nouvelle de reporting socio-environnemental c’est-à-dire de compilation et de communication de données ESG (Environnementales, Sociales et de Gouvernance), qui devrait concerner environ 50 000 entreprises européennes, constitue une avancée majeure selon certains spécialistes de la finance mais, aux yeux de nombreux experts de l’écologie et du système Terre, reste une évolution insatisfaisante au regard des impératifs vitaux de notre temps, car insuffisante, localisée et pas véritablement transformative. À ce stade, chacun voit midi à sa porte, utilise son propre référentiel pour jauger les réformes consenties ; les appréciations et les intuitions divergent. Mais au final, la nature sera seule juge de la pertinence et de l’efficacité de nos efforts, et quelles qu’aient pu être nos perceptions ou nos convictions, nous devrons tous vivre avec les conséquences de nos actions et de nos inactions.

Le pouvoir détenu par l’IASB dessine-t-il une perspective encourageante ? Y a-t-il là une clé de changement décisive à activer ? Ou faut-il y déceler a contrario un des verrouillages du système ? En effet, que penser du fait que cet « organisme », qui non seulement produit les normes mais a également pour mission d’en promouvoir l'adoption partout dans le monde, et possède donc une puissance normative, et même prescriptive dans nombre d’États (malgré l’existence de critiques contestant sa légitimité et alertant sur une perte de souveraineté), est une fondation indépendante de droit américain financée par le secteur privé, qui n'a de comptes à rendre qu’aux organisations qui le financent, et dont les membres représentent les plus grands établissements financiers et cabinets d'audit de la planète ?

Cet organisme peut-il faire partie de la solution, ou est-il au cœur du problème ? Est-ce un simple comité technique, ou un lobby prônant l’idéologie néolibérale ? Est-il possible d’agir sur lui, ou d’enclencher une mutation de grande envergure sans lui, ou de changer les règles du jeu sans passer par la case « modification des normes comptables » ? À chacun d’en juger. D’un côté il est possible de faire connaître cet état de fait et d’organiser une mobilisation pour tenter de provoquer une évolution du positionnement de l’IASB ; de l’autre rien ne nous empêche d’opérer des changements par le bas et de les faire connaître afin qu’ils s’étendent et finissent par remonter jusqu’en haut ! Ou alors, on entre en résistance. Ou alors, on part du principe que ça ne changera pas et on se prépare aux conséquences du maintien du statu quo jusqu’au délitement de ce système intenable. Ou tout ça à la fois…

[32 minutes et 37 secondes]

Voir cette minute extraite du film Apollo 13 (et lire le commentaire en dessous).

Terminer et continuer